Vers la sobriété heureuse

J’aimerais vous parler aujourd’hui d’un homme brillant (j’emploie rarement ce superlatif) pour lequel j’ai énormément d’admiration : Pierre Rabhi. Ce français d’origine algérienne au parcours tout à fait improbable, à la fois agriculteur, philosophe et écrivain, bénéficie d’une expérience de la vie particulièrement riche. Né vers la fin des années 30 en Algérie, il fut fortement marqué par la faillite de son père, forgeron, musicien et poète, qui fut contraint de fermer son atelier et de travailler au fond de la mine pour la Compagnie des houillères. N’ayant plus les moyens d’entretenir seul son fils (la mère de Pierre Rabhi est morte lorsqu’il avait 4 ans), il le confia à un ingénieur français et sa femme institutrice qui lui donnèrent une éducation européenne. Il put ainsi bénéficier d’une double identité culturelle, et comparer des modes de vie très différents. Puis en 1954 il décide de s’exiler en France lorsque la guerre d’Algérie éclate, et s’installe en Ardèche six ans plus tard afin de se soustraire définitivement à la vie urbaine. Il consacrera désormais son existence à une idée simple et fondamentale : cultiver sa terre pour nourrir les siens. Depuis, il est devenu un expert mondialement reconnu en agroécologie, il intervient dans le cadre d’opérations humanitaires (notamment au Burkina Fasso, avec le concept « d’oasis en tous lieux »), et milite pour une agriculture plus respectueuse des sols et du consommateur.

Les gens intelligents présentent généralement une des qualités suivantes : un esprit de synthèse très développé, de grandes capacités pédagogiques, le sens de l’humilité. Pierre Rabhi possède les trois. Mais ce qui m’impressionne le plus chez cet homme, c’est sa faculté à aborder les sujets tabous de notre société avec une sagesse et un recul déconcertants, un peu à la façon d’un conteur d’histoires qui parlerait d’un monde dans lequel il ne vit plus. C’est sans doute le bénéfice de l’âge qui lui permet d’émettre des idées qui remettent en question les certitudes de notre civilisation moderne. Pierre Rabhi se définit comme “objecteur de croissance”. Pas par goût de la pauvreté ou par idéologie communiste (ce qu’il n’est pas) mais juste par bon sens. Il fait simplement le constat qu’avec un système économique basé sur une augmentation infinie de la consommation, à long terme, les peuples ne peuvent pas cohabiter pacifiquement dans un monde dont les ressources sont limitées. Ce qui est le cas de notre planète (les énergies fossiles seront probablement la première richesse que l’humanité se disputera bientôt à coups de milliards, ou… pire encore).

“J’avais alors vingt ans, et la modernité m’est apparue comme une immense imposture.”

Au delà de ce constat, Pierre Rabhi fustige la finalité de notre mode de vie “moderne” : une existence vouée à l’acquisition du bien le plus superflu, au point de faire oublier l’essentiel, l’humain. Esclaves de nos smartphones, de nos voitures, cloîtrés dans des tours de verre et de béton, nous avons rompu le lien filial et viscéral avec la nature, qui n’est plus qu’un gisement à exploiter, et à épuiser. Pierre Rabhi porte ainsi un regard très sévère sur notre société, et plus particulièrement sur la dérive des sciences économiques, qui s’apparentent à un instrument permettant d’assouvir nos désirs de croissance financière absolue. Etymologiquement, il faut rappeler que le mot “économie” signifiait en grec ancien “l’administration d’un foyer”, concept radicalement opposé à la concentration des richesses et au pillage des ressources auxquels nous assistons, impuissants.

“L’indispensable n’a pas été résolu, et le superflu n’a pas de limite.”

Même s’il est conscient des limites de la nature humaine, Pierre Rabhi n’est pas pour autant un prophète de l’apocalypse. Profondément humaniste (« La beauté sauvera le monde, et cette beauté c’est l’Amour »), il apporte des idées, des solutions, dont la plus marquante est le concept de “sobriété heureuse”. Le principe est naturel et à la portée de tous : seul le choix de la modération de nos besoins et de nos désirs permettra de rompre avec cette logique anthropophagique appelée “mondialisation”. Instinctivement, nous pressentons bien que nous devrons tendre tôt ou tard vers ce renoncement du superflu, pour revenir à des choses plus fondamentales. La question est maintenant de savoir si nous y serons contraints par la raréfaction des ressources naturelles et la dégradation extrême de notre qualité de vie, ou si cette sobriété libératrice sera volontairement consentie. En tout état de cause, la finalité de cette alternative est louable : remettre l’humain et notre relation à la nature au coeur de nos préoccupations quotidiennes.

Je ne saurai trop vous conseiller de vous pencher sur l’oeuvre de Pierre Rabhi, passionnante, et plus particulièrement son ouvrage “Vers la sobriété heureuse”. Rares sont les auteurs qui vous amènent réellement à réfléchir sur le sens des choses… Je vous invite également à regarder cet extrait d’une conférence remarquable de Monsieur Rabhi lors du TEDx Paris 2011, intitulée « Y a-t-il une vie avant la mort » :


Enfin, j’aimerais terminer cet article en vous citant l’histoire du Colibris (nom du mouvement initié par Pierre Rabhi), qui, pour moi, résume tout à fait l’état d’esprit de cet homme hors du commun :

Un gigantesque incendie ravage la forêt. Les animaux assistent impuissants à la progression inexorable des flammes. Seul un minuscule colibri s’active. Il plonge dans la rivière, recueille une goutte d’eau dans son bec, va la jeter sur le brasier et recommence.
« Colibri, tu sais que tu ne peux rien tout seul contre cet incendie, tu sais que la goutte que tu jettes dans les flammes n’a aucune chance de l’éteindre ? » lui disent les animaux de la forêt.
« Je le sais », répond le colibri, « mais je fais ma part ».

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