La nouvelle PAC est arrivée, toujours aussi amère

20101102_europeEn juin dernier, la Politique Agricole Commune (PAC) a enfin été réformée après plusieurs années de négociations acharnées entre les 27 pays de l’Union Européenne. L’objectif était de rendre la PAC plus verte et plus équitable tout en maintenant les objectifs de productivité. Au final, les textes finaux manquent d’ambition et laissent place à une disparité entre les pays européens.

Une réforme nécessaire

Le système des aides actuel est basé en grande partie sur les surfaces agricoles. Ainsi, plus vous possédez d’hectares, plus vous toucherez une grosse enveloppe de Bruxelles. Le prix moyen à l’hectare en France était en 2010 de 268€. Les agriculteurs sont donc poussés à s’agrandir et à acheter de plus en plus de terres pour percevoir un maximum d’aides. Les grandes exploitation sont donc favorisées au détriment des petites fermes qui disparaissent peu à peu entraînant avec elles des destructions d’emploi et une perte de savoir-faire.On assiste à une vraie course à l’hectare entre les exploitations. La répartition des aides est alarmante: 6% des exploitations perçoivent à elles seules 21% du montant total des aides. Par contre, les petits exploitants avec moins de 50 ha doivent se partager 13% des aides alors qu’ils représentent 46% des exploitations françaises.

Il n’est pas étonnant de constater dès lors que la majorité des cultures se portent vers le mais, le colza, le blé… Ce type de culture convient parfaitement à ce système privilégiant l’hectare à la qualité. La PAC ancienne génération était un vrai moteur pour l’agriculture dite industrielle ou conventionnelle. Les agriculteurs investissaient dans des équipements flambant neufs et achetaient des terres pour pouvoir les financer. Comme les cours des céréales sont plutôt avantageux comparés aux autres cultures, ils abandonnent peu à peu la polyculture et se spécialisent. C’est ainsi que l’on a vu disparaître de nombreuses espèces de légumes et plantes en Europe. D’une part à cause de l’arrêt de petits paysans et d’autre part à cause de la prédominance de la monoculture (on verra dans un autre article que ce ne sont pas les seules raisons…)

Les conséquences de cette agriculture industrielle sont désastreuses pour la biodiversité mais également pour la qualité des aliments qui sont toujours plus arrosés de produits toxiques en tous genres. L’objectif de l productivité maximale a fait perdre de vue le but premier de l’agriculture: nourrir la population avec des aliments sains. Désormais on cultive des plantes malades sur une terre morte qui fourniront des aliments toxiques (un article viendra étayer ce triste constat…). Voilà la logique de la PAC actuelle.

La PAC à la carte

Le 26 juin dernier, les politiques européens ont donc réussi à trouver un accord sur une nouvelle PAC. Mais l’on sent bien le poids des marchés et de agro-industrie dans cette nouvelle mouture.

D’abord, les marchés donc. Depuis 1992, l’agriculture européenne est entrée dans la mondialisation. Pour maintenir une certaine protection des prix, des quotas avaient été instaurés et permettaient ainsi de protéger les agriculteurs contre les variations des prix trop importantes. Mais les marchés ont fini par avoir raison de ce système qui faussaient soit-disant la concurrence. Les quotas laitiers ont été revus peu à peu à la hausse pour disparaître totalement en 2015. C’est une des raisons de la crise du lait que nous connaissons depuis ces dernières années. Cette nouvelle PAC réaffirme la suppression progressive des quotas laitiers et sucriers. Encore une victoire des marchés sur l’agriculture.

Ensuite, l’ agro-industrie. Certains pays militaient pour un verdissement de la PAC. Le système de subventions adossées à l’hectare a montré ses limites et un système privilégiant la culture biologique était proposé. Le résultat est assez risible. Il y a bien un volet verdissement mais les obligations pour les agriculteurs sont assez minces: 30% des aides seront conditionnées à une diversification des cultures et à la mise en place de zones d’intérêt écologique. Mais les proportions sont faibles. Au delà de 30ha, 3 cultures différents devront être présentes sachant qu’une seule culture pourra aller jusqu’à 75% de la surface et les deux principales jusqu’à 95%. Pour la zone d’intérêt écologique, l’obligation ne porte que sur 5% de la surface. Autant dire que c’est un vert très pale que nous propose cette PAC 2.0.

Le système de l’aide à l’hectare reste donc en place mais avec le souhait de mieux harmoniser et de rééquilibrer les subventions entre agriculteurs. On a vu que les grandes exploitations céréalières étaient favorisées par rapport à un éleveur de chèvre par exemple. Désormais, une certaine convergence devra exister afin de rendre l’élevage plus attractif. L’objectif étant d’arriver en 2019 à 60% de la moyenne nationale tout en limitant la perte à 30%. Cela veut dire que les céréaliers verront leur aide à l’hectare diminuer au profit des éleveurs afin de converger vers la moyenne nationale. Une convergence à 100% veut dire que chaque agriculteur perçoit la même aide à l’hectare. Tout ceci est expliqué dans ce PDF.
Mais pour ne blesser personne, chaque pays sera libre d’adapter à sa façon les mesures prises par Bruxelles. Certains pays se contenteront donc du strict minimum et continueront à favoriser les grandes cultures conventionnelles. D’autres seront plus ambitieux et iront plutôt dans le sens d’une agriculture raisonnée et plus juste. La France continue de tâtonner (cf. pdf précédent). Elle envisage une rémunération plus forte des premiers 50ha ce qui permettrait de réorienter un peu la balance.

 

Cette nouvelle PAC semble encore une fois avoir abdiqué devant les grands lobbys de l’agro-industrie. Certes, elle ouvre la voie à des pratiques plus écologiques et cherche à réduire les inégalités mais elle ne va pas assez loin. Elle reste fermement attachée à l’économie de marché et ne souhaite pas entendre les revendications des paysans qui s’efforcent avec beaucoup de mal à produire de bons produits de qualité en dehors du système conventionnel voué à l’échec. L’agriculture paysanne reste encore et toujours menacée de disparition et avec elle, notre terroir, nos traditions et notre santé.

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Teikeis et AMAP : la nouvelle relation Producteur-consommateur

teikeiLa mondialisation a complètement transformé le lien qu’avait le consommateur avec le producteur. Désormais, rares sont ceux qui s’inquiètent de l’origine des aliments présentés dans les rayons des grandes surfaces. Le circuit de distribution est devenu un enchevêtrement d’intermédiaires qui ont réussi d’une part à augmenter les prix de vente et de l’autre à appauvrir (si ce n’est asservir) l’agriculteur. Face à ce constat désarmant, les AMAP en France et les Teikeis au Japon sont une bouffée d’oxygène pour ceux qui souhaitent sortir de ce système.

 Une initiative japonaise

C’est au Japon que l’alternative à cette agriculture mondialisée et normalisée est apparue via les Teikeis (Partenariat en français). Dans les années 1960, les japonais ont dû faire face à la propagation des nouvelles pratiques agricoles dites à haut rendement. Les agriculteurs ont été poussés par le contexte économique de l’époque à produire davantage et ont donc introduit les engrais, pesticides et herbicides dans leurs cultures. Mais en parallèle, la population a commencé à s’inquiéter des effets sur la santé de ces produits chimiques et ont été confortés dans leurs doutes avec la catastrophe de l’eau de mer polluée au mercure après une fuite dans une usine électrochimique.

C’est ainsi que sont nés les Teikeis. Ce sont des japonaises, mères de famille, soucieuses de l’avenir de l’agriculture qui ont eu cette initiative, rejoints par les petits producteurs refusant les nouvelles méthodes agricoles. Ils ont créé ensemble de petites communautés où le producteur fournissait directement aux consommateurs ses produits en échange de leur souscription à sa récolte. Pour simplifier, les consommateurs possèdent une part de la récolte de l’agriculteur qu’ils ont acheté à l’avance. Puis chaque semaine ou deux fois par semaines, ils viennent chercher les produits récoltés par le paysan. En échange de cette souscription aux récoltes, le producteur s’engage à ne pas utiliser de produits chimiques dans son exploitation. Ils ont ainsi mis en place une charte regroupant l’ensemble des principes fondateurs du Teikei.

Ce nouveau système agricole s’est ensuite exporté en Amérique du nord avec les CSA (Community Supported Agriculture) puis en France avec les AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne). En 2009, on comptait environ 1200 AMAP en France et leur nombre ne cesse d’augmenter.

Une toute autre philosophie

A première vue, on peut être tenté de réduire ce système à un simple circuit court de vente. Mais le concept est bien plus riche que cela. Comme l’atteste la signification même du mot Teikei, il s’agit d’un partenariat, d’une collaboration entre des consommateurs et des producteurs. Cette relation modifie d’ailleurs les rôles de chacun. Certains parlent d’ailleurs de consom’acteurs.

Les adhérents prennent part à la distribution en intervenant bénévolement dans la conception des paniers de fruits et légumes qui seront distribués à chacun. Mais ils participent également parfois aux récoltes. Il est courant, surtout au Japon, que les adhérents prêtent main forte au cultivateur afin de récolter les légumes qu’ils auront plus tard dans leur panier. Certains sont même prêts à remplacer l’agriculteur si celui-ci doit s’absenter ou est immobilisé par un soucis de santé.

Il ne s’agit plus ici de relation vendeur/client. D’ailleurs, le mot même de vente est souvent absent des discussions. Aucune somme d’argent n’est échangée lors de la remise des paniers puisque les adhérents achètent la part des récoltes au tout début et pour une période d’un an ou d’un semestre selon les modalités du contrat. Il s’agit plus d’une nouvelle forme de troc plutôt que d’une simple vente. Les japonais considèrent que l’argent versé en début d’année n’est que la juste rétribution du travail de l’agriculteur. Ils récompensent ainsi son labeur. En aucun cas, ils disent acheter leurs aliments.

Tout repose sur la confiance et l’entraide. Personne n’est là pour contrôler le contenu des paniers. Il n’y a pas de portique de sécurité sonnant à chaque étiquette suspecte suivi d’un vigile bourru vous ordonnant de vider votre sac. Le respect est une valeur centrale dans ces communautés. Respect de l’autre mais aussi respect de la biodiversité et de la santé.

Vous ne verrez pas dans les AMAP des tomates en décembre. Vous ne verrez pas non plus dans les hangars du producteurs des tonnes d’engrais ou de pesticides. La culture bio est le socle du système. Même si au Japon, tout repose encore une fois sur la confiance. Ils ne souhaitent pas passer par les instances de certification imposant parfois des règles qui ne sont pas adaptées aux particularités locales. Ils font confiance en leur relation fraternelle voire familiale. Certains teikeis ont mis en place leur propre organisme de contrôle afin de contrecarrer les tentatives de réglementation de l’Etat. De plus, la certification au bio a un coût qu’ils ne souhaitent pas avoir à supporter. En France, les AMAP insistent surtout sur le circuit court et la saisonnalité, moins sur le bio même si les principes de l’agriculture biologiques sont aussi souvent respectés. Ceci pour les mêmes raisons qu’au Japon. Les agriculteurs ne souhaitent pas forcément avoir le logo AB et devoir payer des sommes importantes pour la certification. Les prix restent donc raisonnables. Le producteur gagne un revenu décent en supprimant les marges des intermédiaires et le consommateur paye environ le même prix voir moins qu’en grande surface pour un produit de meilleure qualité.

La solidarité et l’entraide intervient également en cas de mauvaise récolte. L’ensemble des membres en assume les conséquences et soutient l’agriculteur.

 

Ces systèmes ont complètement hacké le modèle actuel de distribution des produits agricoles mais également la méthode de production. Mais au delà, on observe également la création d’un nouveau lien social. Et c’est finalement ce qui manque cruellement à notre société aujourd’hui. Mais la généralisation de ce système va à l’encontre des principes de la mondialisation. La population est habituée à manger des bananes et des tomates en hiver. Mais surtout elle s’est habituée à un certain confort (ou dépendance?) dans son acte d’achat. Pour certains, il est inconcevable de devoir aider son fournisseur et devoir partager ses pertes. Il reste un gros effort de communication et d’acculturation à produire. Mais les Teikeis et les AMAP nous montrent une nouvelle voie qui pourrait bien être notre échappatoire à cette course folle au rendement et au progrès instiguée par  l’agro-industrie.

Article initialement publié sur http://www.excentrz.fr

Le BRF laboure les certitudes de l’agro-industrie

Moisson-sous-peupliers-vezenobres_4Depuis quelques années maintenant, les médias ne cessent de nous parler de la crise de l’agriculture. Les agriculteurs français ne se gênent d’ailleurs pas pour se faire entendre à propos des quotas qu’on leur impose ou des aides trop maigres de la PAC… Pourtant, certains ont décidé de faire autrement et de renoncer à ce fatalisme. Au lieu de rester enfermés dans le système agricole actuel dominé par les industries chimiques, ils ont hacké le processus en reprenant une technique dite des BRF.

De l’arbre à la carotte

BRF pour Bois Raméal Fragmenté. Ce nom un peu barbare nous vient du Québec et plus précisément de Gilles Lemieux et Lionel Lachance, membres du Département des Sciences du Bois et de la Forêt de l’Université Laval . Initialement, il s’agit donc de recherches dans le domaine forestier. Le but recherché était de résoudre les problèmes de terres arides en y réimplantant une forêt par le biais du BRF. Mais après les résultats probants observés, ils ont émis l’hypothèse que les propriétés du BRF pouvaient être bénéfiques à d’autres régions du monde mais aussi à d’autres domaines et notamment le maraîchage et l’agriculture dans son ensemble.

La technique repose sur les nutriments et autres éléments actifs contenus en abondance dans les rameaux des arbres feuillus. C’est dans cette partie de l’arbre que l’on observe la plus forte concentration d’éléments nutritifs qui permettront par la suite la formation de feuilles et de fruits. En coupant ces rameaux et en les incorporant dans le sol après les avoir déchiquetés, le sol va pouvoir se régénérer, se reconstruire et permettre de faire pousser des plantes là où auparavant rien ne sortait de terre. Ce phénomène biologique est appelé pédogenèse.

Actuellement, les techniques agricoles consistent à répandre des engrais chimiques, des pesticides et fongicides sur les cultures afin de leur permettre de pousser sur un sol de plus en plus fatigué. Si l’on traverse l’océan, l’industrie agroalimentaire fournit même des semences génétiquement modifiées afin de pousser correctement et de résister aux différents produits qu’on leur administre. Ces méthodes de rendement à court-terme ont conduit à une fragilisation des sols et à leur appauvrissement. La terre autrefois fertile est désormais morte et n’est même plus capable d’absorber suffisamment d’eau.

Le BRF résout tous ces problèmes et sans aucun apport chimique. La technique reste somme toute relativement simple. Un agriculteur français, Jacky Dupéty, a décidé en 2003 d’appliquer la technique du BRF dans son exploitation située sur les causses du Quercy, dans le Lot. Il explique clairement sa démarche sur son site et dans des conférences dont celle-ci effectuée à TEDx Paris en 2011 :

Voici donc les 4 étapes clés : D’abord, il faut couper les rameaux et branches qui ont un diamètre inférieur à 7cm. Après les avoir regroupées en tas, il faut procéder au broyage afin d’en faire des petits morceaux qui vont ensuite être épandus sur la terre sur une couche de 3 à 5cm d’épaisseur. Après quelques mois, le BRF doit être incorporé dans les 10 premiers centimètres du sol.

Jacky Dupéty a pu, grâce à cette technique, cultiver des légumes réputés impossibles à obtenir sur les causses. Les tomates, carottes, poireaux, font désormais partie intégrante de sa production.

La révolution des rameaux

On sent bien l’importance d’une telle technique sur l’agriculture dite « moderne ». Le premier enjeu qui vient à l’esprit est évidemment écologique. Le BRF permet de renoncer à toute sorte d’intrants et produits chimiques. Le sol s’occupe de tout. Plus besoin d’épandre des pesticides ou des engrais. Plus besoin également d’arrosage. C’est une véritable économie pour les agriculteurs. Vous vous posez sûrement la question du rendement. Il est vrai que l’industrie agroalimentaire a fait tellement de lobbying pour démontrer que la méthode optimale était celle de la chimie… Et bien c’est un mensonge éhonté. Avec le BRF, les rendements sont de 100 à 170 % supérieurs ! Toutes les études des canadiens montrent que le BRF est la solution offrant les meilleurs résultats en terme de rendement. Et la qualité des légumes est nettement supérieure. Le taux de matière sèche est beaucoup plus important que dans les cultures classiques. Le goût est donc plus prononcé.

Mais au delà de cet intérêt écologique évident, l’enjeu pourrait être encore plus important dans les pays défavorisés et désertiques de l’Afrique. Des projets sont menés dans ces pays où la faim et la pauvreté fait rage. Edmond Zongo, agroforestier burkinabé, s’est investi dans la promotion du BRF au Burkina Faso. Il a étudié les impacts de cette technique dans son pays et a montré que les rendements étaient supérieurs et que des économies considérables pouvaient être réalisées grâce à l’absence de produit chimiques et d’arrosage. Grâce à cette méthode, les paysans peuvent redevenir auto-suffisants et vendre leurs surplus. C’est un enjeu crucial pour lutter contre la pauvreté dans cette région défavorisée.

Une agriculture repensée

Le BRF a cependant des limites qu’il est nécessaire de prendre en compte. Premièrement, l’approvisionnement en BRF est une question cruciale qui peut amener à des dérives. Si le BRF se généralise, certains pourraient être poussés à défricher des parcelles entières de feuillus afin de s’approvisionner en rameaux. On pourrait ainsi perdre tout l’intérêt de cette technique. Il convient alors de repenser l’agencement de l’exploitation. Au lieu d’avoir des champs à perte de vue comme c’est le cas aujourd’hui, on pourrait imaginer des rangées d’arbres ou de haies disposées régulièrement sur le champ cultivable. Cela apportera la matière nécessaire pour le BRF. Notons que l’application des rameaux sur le sol se fait une fois tous les 5 ans. On pourrait donc envisager le retour à des espaces du type bocager.

Le deuxième point d’interrogation vient à la méthode de broyage. La méthode manuelle avec une machette, telle qu’elle est appliquée en Afrique risque fort d’être décourageante pour les grandes surfaces agricoles. Évidemment, il est nécessaire d’avoir recours à un broyeur. Mais le risque est de voir apparaître dans quelques années une multitude de ces machines à devoir détruire ou recycler en partie quand elles seront usées. Le coût de ces engins peut aussi être un frein important pour certains. Il serait intéressant de s’organiser en collectifs. Au lieu d’avoir une machine pour chaque exploitant, un regroupement par commune ou associations pourrait être judicieux.

 

Le BRF permet une réelle révolution de notre système agricole actuel. Les agriculteurs pourraient enfin renoncer à leur dépendance envers l’agro-industrie tout en gardant voire augmentant leurs rendements. Nous pourrions aussi lutter efficacement contre les déséquilibres alimentaires dans le monde en permettant aux pays défavorisés de retrouver une économie agricole performante. Reste à convaincre la population que l’industrie agroalimentaire ment afin de protéger ses propres intérêts et qu’une solution plus pérenne et plus respectueuse à la fois de notre santé et de la biodiversité existe…

Article publié initialement sur http://www.excentrz.fr

Vers la sobriété heureuse

J’aimerais vous parler aujourd’hui d’un homme brillant (j’emploie rarement ce superlatif) pour lequel j’ai énormément d’admiration : Pierre Rabhi. Ce français d’origine algérienne au parcours tout à fait improbable, à la fois agriculteur, philosophe et écrivain, bénéficie d’une expérience de la vie particulièrement riche. Né vers la fin des années 30 en Algérie, il fut fortement marqué par la faillite de son père, forgeron, musicien et poète, qui fut contraint de fermer son atelier et de travailler au fond de la mine pour la Compagnie des houillères. N’ayant plus les moyens d’entretenir seul son fils (la mère de Pierre Rabhi est morte lorsqu’il avait 4 ans), il le confia à un ingénieur français et sa femme institutrice qui lui donnèrent une éducation européenne. Il put ainsi bénéficier d’une double identité culturelle, et comparer des modes de vie très différents. Puis en 1954 il décide de s’exiler en France lorsque la guerre d’Algérie éclate, et s’installe en Ardèche six ans plus tard afin de se soustraire définitivement à la vie urbaine. Il consacrera désormais son existence à une idée simple et fondamentale : cultiver sa terre pour nourrir les siens. Depuis, il est devenu un expert mondialement reconnu en agroécologie, il intervient dans le cadre d’opérations humanitaires (notamment au Burkina Fasso, avec le concept « d’oasis en tous lieux »), et milite pour une agriculture plus respectueuse des sols et du consommateur.

Les gens intelligents présentent généralement une des qualités suivantes : un esprit de synthèse très développé, de grandes capacités pédagogiques, le sens de l’humilité. Pierre Rabhi possède les trois. Mais ce qui m’impressionne le plus chez cet homme, c’est sa faculté à aborder les sujets tabous de notre société avec une sagesse et un recul déconcertants, un peu à la façon d’un conteur d’histoires qui parlerait d’un monde dans lequel il ne vit plus. C’est sans doute le bénéfice de l’âge qui lui permet d’émettre des idées qui remettent en question les certitudes de notre civilisation moderne. Pierre Rabhi se définit comme “objecteur de croissance”. Pas par goût de la pauvreté ou par idéologie communiste (ce qu’il n’est pas) mais juste par bon sens. Il fait simplement le constat qu’avec un système économique basé sur une augmentation infinie de la consommation, à long terme, les peuples ne peuvent pas cohabiter pacifiquement dans un monde dont les ressources sont limitées. Ce qui est le cas de notre planète (les énergies fossiles seront probablement la première richesse que l’humanité se disputera bientôt à coups de milliards, ou… pire encore).

“J’avais alors vingt ans, et la modernité m’est apparue comme une immense imposture.”

Au delà de ce constat, Pierre Rabhi fustige la finalité de notre mode de vie “moderne” : une existence vouée à l’acquisition du bien le plus superflu, au point de faire oublier l’essentiel, l’humain. Esclaves de nos smartphones, de nos voitures, cloîtrés dans des tours de verre et de béton, nous avons rompu le lien filial et viscéral avec la nature, qui n’est plus qu’un gisement à exploiter, et à épuiser. Pierre Rabhi porte ainsi un regard très sévère sur notre société, et plus particulièrement sur la dérive des sciences économiques, qui s’apparentent à un instrument permettant d’assouvir nos désirs de croissance financière absolue. Etymologiquement, il faut rappeler que le mot “économie” signifiait en grec ancien “l’administration d’un foyer”, concept radicalement opposé à la concentration des richesses et au pillage des ressources auxquels nous assistons, impuissants.

“L’indispensable n’a pas été résolu, et le superflu n’a pas de limite.”

Même s’il est conscient des limites de la nature humaine, Pierre Rabhi n’est pas pour autant un prophète de l’apocalypse. Profondément humaniste (« La beauté sauvera le monde, et cette beauté c’est l’Amour »), il apporte des idées, des solutions, dont la plus marquante est le concept de “sobriété heureuse”. Le principe est naturel et à la portée de tous : seul le choix de la modération de nos besoins et de nos désirs permettra de rompre avec cette logique anthropophagique appelée “mondialisation”. Instinctivement, nous pressentons bien que nous devrons tendre tôt ou tard vers ce renoncement du superflu, pour revenir à des choses plus fondamentales. La question est maintenant de savoir si nous y serons contraints par la raréfaction des ressources naturelles et la dégradation extrême de notre qualité de vie, ou si cette sobriété libératrice sera volontairement consentie. En tout état de cause, la finalité de cette alternative est louable : remettre l’humain et notre relation à la nature au coeur de nos préoccupations quotidiennes.

Je ne saurai trop vous conseiller de vous pencher sur l’oeuvre de Pierre Rabhi, passionnante, et plus particulièrement son ouvrage “Vers la sobriété heureuse”. Rares sont les auteurs qui vous amènent réellement à réfléchir sur le sens des choses… Je vous invite également à regarder cet extrait d’une conférence remarquable de Monsieur Rabhi lors du TEDx Paris 2011, intitulée « Y a-t-il une vie avant la mort » :


Enfin, j’aimerais terminer cet article en vous citant l’histoire du Colibris (nom du mouvement initié par Pierre Rabhi), qui, pour moi, résume tout à fait l’état d’esprit de cet homme hors du commun :

Un gigantesque incendie ravage la forêt. Les animaux assistent impuissants à la progression inexorable des flammes. Seul un minuscule colibri s’active. Il plonge dans la rivière, recueille une goutte d’eau dans son bec, va la jeter sur le brasier et recommence.
« Colibri, tu sais que tu ne peux rien tout seul contre cet incendie, tu sais que la goutte que tu jettes dans les flammes n’a aucune chance de l’éteindre ? » lui disent les animaux de la forêt.
« Je le sais », répond le colibri, « mais je fais ma part ».