Teikeis et AMAP : la nouvelle relation Producteur-consommateur

teikeiLa mondialisation a complètement transformé le lien qu’avait le consommateur avec le producteur. Désormais, rares sont ceux qui s’inquiètent de l’origine des aliments présentés dans les rayons des grandes surfaces. Le circuit de distribution est devenu un enchevêtrement d’intermédiaires qui ont réussi d’une part à augmenter les prix de vente et de l’autre à appauvrir (si ce n’est asservir) l’agriculteur. Face à ce constat désarmant, les AMAP en France et les Teikeis au Japon sont une bouffée d’oxygène pour ceux qui souhaitent sortir de ce système.

 Une initiative japonaise

C’est au Japon que l’alternative à cette agriculture mondialisée et normalisée est apparue via les Teikeis (Partenariat en français). Dans les années 1960, les japonais ont dû faire face à la propagation des nouvelles pratiques agricoles dites à haut rendement. Les agriculteurs ont été poussés par le contexte économique de l’époque à produire davantage et ont donc introduit les engrais, pesticides et herbicides dans leurs cultures. Mais en parallèle, la population a commencé à s’inquiéter des effets sur la santé de ces produits chimiques et ont été confortés dans leurs doutes avec la catastrophe de l’eau de mer polluée au mercure après une fuite dans une usine électrochimique.

C’est ainsi que sont nés les Teikeis. Ce sont des japonaises, mères de famille, soucieuses de l’avenir de l’agriculture qui ont eu cette initiative, rejoints par les petits producteurs refusant les nouvelles méthodes agricoles. Ils ont créé ensemble de petites communautés où le producteur fournissait directement aux consommateurs ses produits en échange de leur souscription à sa récolte. Pour simplifier, les consommateurs possèdent une part de la récolte de l’agriculteur qu’ils ont acheté à l’avance. Puis chaque semaine ou deux fois par semaines, ils viennent chercher les produits récoltés par le paysan. En échange de cette souscription aux récoltes, le producteur s’engage à ne pas utiliser de produits chimiques dans son exploitation. Ils ont ainsi mis en place une charte regroupant l’ensemble des principes fondateurs du Teikei.

Ce nouveau système agricole s’est ensuite exporté en Amérique du nord avec les CSA (Community Supported Agriculture) puis en France avec les AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne). En 2009, on comptait environ 1200 AMAP en France et leur nombre ne cesse d’augmenter.

Une toute autre philosophie

A première vue, on peut être tenté de réduire ce système à un simple circuit court de vente. Mais le concept est bien plus riche que cela. Comme l’atteste la signification même du mot Teikei, il s’agit d’un partenariat, d’une collaboration entre des consommateurs et des producteurs. Cette relation modifie d’ailleurs les rôles de chacun. Certains parlent d’ailleurs de consom’acteurs.

Les adhérents prennent part à la distribution en intervenant bénévolement dans la conception des paniers de fruits et légumes qui seront distribués à chacun. Mais ils participent également parfois aux récoltes. Il est courant, surtout au Japon, que les adhérents prêtent main forte au cultivateur afin de récolter les légumes qu’ils auront plus tard dans leur panier. Certains sont même prêts à remplacer l’agriculteur si celui-ci doit s’absenter ou est immobilisé par un soucis de santé.

Il ne s’agit plus ici de relation vendeur/client. D’ailleurs, le mot même de vente est souvent absent des discussions. Aucune somme d’argent n’est échangée lors de la remise des paniers puisque les adhérents achètent la part des récoltes au tout début et pour une période d’un an ou d’un semestre selon les modalités du contrat. Il s’agit plus d’une nouvelle forme de troc plutôt que d’une simple vente. Les japonais considèrent que l’argent versé en début d’année n’est que la juste rétribution du travail de l’agriculteur. Ils récompensent ainsi son labeur. En aucun cas, ils disent acheter leurs aliments.

Tout repose sur la confiance et l’entraide. Personne n’est là pour contrôler le contenu des paniers. Il n’y a pas de portique de sécurité sonnant à chaque étiquette suspecte suivi d’un vigile bourru vous ordonnant de vider votre sac. Le respect est une valeur centrale dans ces communautés. Respect de l’autre mais aussi respect de la biodiversité et de la santé.

Vous ne verrez pas dans les AMAP des tomates en décembre. Vous ne verrez pas non plus dans les hangars du producteurs des tonnes d’engrais ou de pesticides. La culture bio est le socle du système. Même si au Japon, tout repose encore une fois sur la confiance. Ils ne souhaitent pas passer par les instances de certification imposant parfois des règles qui ne sont pas adaptées aux particularités locales. Ils font confiance en leur relation fraternelle voire familiale. Certains teikeis ont mis en place leur propre organisme de contrôle afin de contrecarrer les tentatives de réglementation de l’Etat. De plus, la certification au bio a un coût qu’ils ne souhaitent pas avoir à supporter. En France, les AMAP insistent surtout sur le circuit court et la saisonnalité, moins sur le bio même si les principes de l’agriculture biologiques sont aussi souvent respectés. Ceci pour les mêmes raisons qu’au Japon. Les agriculteurs ne souhaitent pas forcément avoir le logo AB et devoir payer des sommes importantes pour la certification. Les prix restent donc raisonnables. Le producteur gagne un revenu décent en supprimant les marges des intermédiaires et le consommateur paye environ le même prix voir moins qu’en grande surface pour un produit de meilleure qualité.

La solidarité et l’entraide intervient également en cas de mauvaise récolte. L’ensemble des membres en assume les conséquences et soutient l’agriculteur.

 

Ces systèmes ont complètement hacké le modèle actuel de distribution des produits agricoles mais également la méthode de production. Mais au delà, on observe également la création d’un nouveau lien social. Et c’est finalement ce qui manque cruellement à notre société aujourd’hui. Mais la généralisation de ce système va à l’encontre des principes de la mondialisation. La population est habituée à manger des bananes et des tomates en hiver. Mais surtout elle s’est habituée à un certain confort (ou dépendance?) dans son acte d’achat. Pour certains, il est inconcevable de devoir aider son fournisseur et devoir partager ses pertes. Il reste un gros effort de communication et d’acculturation à produire. Mais les Teikeis et les AMAP nous montrent une nouvelle voie qui pourrait bien être notre échappatoire à cette course folle au rendement et au progrès instiguée par  l’agro-industrie.

Article initialement publié sur http://www.excentrz.fr