Le BRF laboure les certitudes de l’agro-industrie

Moisson-sous-peupliers-vezenobres_4Depuis quelques années maintenant, les médias ne cessent de nous parler de la crise de l’agriculture. Les agriculteurs français ne se gênent d’ailleurs pas pour se faire entendre à propos des quotas qu’on leur impose ou des aides trop maigres de la PAC… Pourtant, certains ont décidé de faire autrement et de renoncer à ce fatalisme. Au lieu de rester enfermés dans le système agricole actuel dominé par les industries chimiques, ils ont hacké le processus en reprenant une technique dite des BRF.

De l’arbre à la carotte

BRF pour Bois Raméal Fragmenté. Ce nom un peu barbare nous vient du Québec et plus précisément de Gilles Lemieux et Lionel Lachance, membres du Département des Sciences du Bois et de la Forêt de l’Université Laval . Initialement, il s’agit donc de recherches dans le domaine forestier. Le but recherché était de résoudre les problèmes de terres arides en y réimplantant une forêt par le biais du BRF. Mais après les résultats probants observés, ils ont émis l’hypothèse que les propriétés du BRF pouvaient être bénéfiques à d’autres régions du monde mais aussi à d’autres domaines et notamment le maraîchage et l’agriculture dans son ensemble.

La technique repose sur les nutriments et autres éléments actifs contenus en abondance dans les rameaux des arbres feuillus. C’est dans cette partie de l’arbre que l’on observe la plus forte concentration d’éléments nutritifs qui permettront par la suite la formation de feuilles et de fruits. En coupant ces rameaux et en les incorporant dans le sol après les avoir déchiquetés, le sol va pouvoir se régénérer, se reconstruire et permettre de faire pousser des plantes là où auparavant rien ne sortait de terre. Ce phénomène biologique est appelé pédogenèse.

Actuellement, les techniques agricoles consistent à répandre des engrais chimiques, des pesticides et fongicides sur les cultures afin de leur permettre de pousser sur un sol de plus en plus fatigué. Si l’on traverse l’océan, l’industrie agroalimentaire fournit même des semences génétiquement modifiées afin de pousser correctement et de résister aux différents produits qu’on leur administre. Ces méthodes de rendement à court-terme ont conduit à une fragilisation des sols et à leur appauvrissement. La terre autrefois fertile est désormais morte et n’est même plus capable d’absorber suffisamment d’eau.

Le BRF résout tous ces problèmes et sans aucun apport chimique. La technique reste somme toute relativement simple. Un agriculteur français, Jacky Dupéty, a décidé en 2003 d’appliquer la technique du BRF dans son exploitation située sur les causses du Quercy, dans le Lot. Il explique clairement sa démarche sur son site et dans des conférences dont celle-ci effectuée à TEDx Paris en 2011 :

Voici donc les 4 étapes clés : D’abord, il faut couper les rameaux et branches qui ont un diamètre inférieur à 7cm. Après les avoir regroupées en tas, il faut procéder au broyage afin d’en faire des petits morceaux qui vont ensuite être épandus sur la terre sur une couche de 3 à 5cm d’épaisseur. Après quelques mois, le BRF doit être incorporé dans les 10 premiers centimètres du sol.

Jacky Dupéty a pu, grâce à cette technique, cultiver des légumes réputés impossibles à obtenir sur les causses. Les tomates, carottes, poireaux, font désormais partie intégrante de sa production.

La révolution des rameaux

On sent bien l’importance d’une telle technique sur l’agriculture dite « moderne ». Le premier enjeu qui vient à l’esprit est évidemment écologique. Le BRF permet de renoncer à toute sorte d’intrants et produits chimiques. Le sol s’occupe de tout. Plus besoin d’épandre des pesticides ou des engrais. Plus besoin également d’arrosage. C’est une véritable économie pour les agriculteurs. Vous vous posez sûrement la question du rendement. Il est vrai que l’industrie agroalimentaire a fait tellement de lobbying pour démontrer que la méthode optimale était celle de la chimie… Et bien c’est un mensonge éhonté. Avec le BRF, les rendements sont de 100 à 170 % supérieurs ! Toutes les études des canadiens montrent que le BRF est la solution offrant les meilleurs résultats en terme de rendement. Et la qualité des légumes est nettement supérieure. Le taux de matière sèche est beaucoup plus important que dans les cultures classiques. Le goût est donc plus prononcé.

Mais au delà de cet intérêt écologique évident, l’enjeu pourrait être encore plus important dans les pays défavorisés et désertiques de l’Afrique. Des projets sont menés dans ces pays où la faim et la pauvreté fait rage. Edmond Zongo, agroforestier burkinabé, s’est investi dans la promotion du BRF au Burkina Faso. Il a étudié les impacts de cette technique dans son pays et a montré que les rendements étaient supérieurs et que des économies considérables pouvaient être réalisées grâce à l’absence de produit chimiques et d’arrosage. Grâce à cette méthode, les paysans peuvent redevenir auto-suffisants et vendre leurs surplus. C’est un enjeu crucial pour lutter contre la pauvreté dans cette région défavorisée.

Une agriculture repensée

Le BRF a cependant des limites qu’il est nécessaire de prendre en compte. Premièrement, l’approvisionnement en BRF est une question cruciale qui peut amener à des dérives. Si le BRF se généralise, certains pourraient être poussés à défricher des parcelles entières de feuillus afin de s’approvisionner en rameaux. On pourrait ainsi perdre tout l’intérêt de cette technique. Il convient alors de repenser l’agencement de l’exploitation. Au lieu d’avoir des champs à perte de vue comme c’est le cas aujourd’hui, on pourrait imaginer des rangées d’arbres ou de haies disposées régulièrement sur le champ cultivable. Cela apportera la matière nécessaire pour le BRF. Notons que l’application des rameaux sur le sol se fait une fois tous les 5 ans. On pourrait donc envisager le retour à des espaces du type bocager.

Le deuxième point d’interrogation vient à la méthode de broyage. La méthode manuelle avec une machette, telle qu’elle est appliquée en Afrique risque fort d’être décourageante pour les grandes surfaces agricoles. Évidemment, il est nécessaire d’avoir recours à un broyeur. Mais le risque est de voir apparaître dans quelques années une multitude de ces machines à devoir détruire ou recycler en partie quand elles seront usées. Le coût de ces engins peut aussi être un frein important pour certains. Il serait intéressant de s’organiser en collectifs. Au lieu d’avoir une machine pour chaque exploitant, un regroupement par commune ou associations pourrait être judicieux.

 

Le BRF permet une réelle révolution de notre système agricole actuel. Les agriculteurs pourraient enfin renoncer à leur dépendance envers l’agro-industrie tout en gardant voire augmentant leurs rendements. Nous pourrions aussi lutter efficacement contre les déséquilibres alimentaires dans le monde en permettant aux pays défavorisés de retrouver une économie agricole performante. Reste à convaincre la population que l’industrie agroalimentaire ment afin de protéger ses propres intérêts et qu’une solution plus pérenne et plus respectueuse à la fois de notre santé et de la biodiversité existe…

Article publié initialement sur http://www.excentrz.fr